Sur le lien entre réseaux sociaux et identité de genre, la recherche publiée jusqu’en 2026 ne montre pas que les plateformes rendent des adolescents trans. Les enquêtes de population et les données cliniques trouvent un lien nul ou négligeable. L’hypothèse d’une « contagion sociale » repose surtout sur des récits de parents. Les mêmes travaux montrent un double usage : les jeunes trans s’informent et trouvent du soutien en ligne, et ils y subissent un harcèlement fréquent. Aucune étude longitudinale ne permet encore de trancher la question de la cause.
Les désaccords publics tiennent en grande partie à une variable rarement affichée. Qui répond aux questions ? Un parent, un clinicien et un lycéen anonyme ne décrivent pas le même phénomène.
Qui répond à l’enquête : la variable qui explique la plupart des écarts
Les études citées dans le débat n’interrogent pas les mêmes personnes. Certaines recueillent le récit de parents inquiets. D’autres exploitent des dossiers de consultations spécialisées ou des questionnaires remplis par des dizaines de milliers d’élèves. Chaque dispositif répond à une question précise, et aucun ne mesure directement une relation de cause à effet.
| Étude (revue, année) | Qui répond | Effectif | Résultat sur les réseaux sociaux | Limite principale |
|---|---|---|---|---|
| Littman (PLOS ONE, 2018, corrigée en 2019) | Parents recrutés sur trois sites | 256 parents | 86,7 % signalent une hausse de l’usage d’internet, des amis devenus trans, ou les deux | Aucun groupe de comparaison, jeunes non interrogés |
| Bauer et al. (Journal of Pediatrics, 2022) | Adolescents suivis dans 10 cliniques canadiennes | 173 | Une prise de conscience récente n’est pas liée aux amis en ligne ni aux amis trans | Jeunes déjà orientés vers des soins spécialisés |
| Turban et al. (Pediatrics, 2022) | Élèves de 16 États américains (YRBS) | 91 937 puis 105 437 | Pas de mesure des réseaux ; teste le sex-ratio que prédit la contagion | Question sur le « sexe » ambiguë |
| Herrmann et al. (International Journal of Transgender Health, 2024) | Adolescents d’un service spécialisé de Hambourg | 114 | Temps en ligne proche de la population générale ; 45 % de soutien, 48 % de cyberharcèlement | Petit échantillon clinique |
| Vandendriessche et Cohen (European Child & Adolescent Psychiatry, 2024) | Personnes LGBT de 30 pays européens (enquête FRA de 2019) | Plus de 137 000, dont environ 20 000 personnes trans | Révélation rapide associée à un usage plus fréquent chez une partie des adolescents transmasculins, sans dégradation de santé | Déclaratif et rétrospectif |
| Semenyna et Ferguson (Current Psychology, 2025) | Lycéens américains (YRBS) | 9 055 puis 9 581 | Lien très faible en 2019-2021, nul en 2023 | Mesure grossière du temps d’écran |
| Hopelab et Born This Way Foundation (rapport, 2025) | Jeunes LGBTQ+ de 15 à 24 ans recrutés par publicité sur les réseaux | 1 267, dont 696 jeunes trans | 47 % se sentent « très en sécurité » pour exprimer leur identité en ligne, 7 % en personne | Échantillon non représentatif |
La colonne « qui répond » éclaire déjà une bonne partie du débat. Un parent décrit ce qu’il a vu apparaître chez son enfant, parfois en quelques semaines. Un adolescent décrit ce qu’il ressentait avant d’en parler, parfois depuis des années. Une enquête de population photographie une répartition à un instant donné, sans suivre les mêmes jeunes dans le temps. Aucune de ces trois sources ne suffit seule à établir une cause.
L’étude Littman de 2018 : une hypothèse construite sur des récits de parents
L’expression « dysphorie de genre à apparition rapide » (ROGD en anglais) vient d’un article de la médecin Lisa Littman, paru en août 2018 dans la revue PLOS ONE. Le questionnaire avait été diffusé sur trois sites où des parents décrivaient déjà une apparition soudaine chez leur enfant. 256 parents y ont répondu, si bien que l’échantillon partait de familles déjà convaincues du phénomène étudié.

Le chiffre le plus repris de cette étude gagne à être décomposé :
- ✓86,7 % des parents signalent un changement au moment de l’apparition. Leur enfant avait augmenté son usage d’internet et des réseaux, ou fréquentait des amis qui se déclaraient trans, ou les deux.
- ✓Ce pourcentage fusionne deux expositions distinctes en un seul indicateur. Impossible de savoir quelle part revient aux écrans.
- ✓L’étude n’a pas de groupe de comparaison. Rien n’indique combien d’adolescents du même âge, sans questionnement de genre, ont connu la même hausse d’usage.
- ✓Selon leurs parents, 62,5 % des jeunes décrits avaient reçu au moins un diagnostic psychique ou neurodéveloppemental avant l’apparition.
En mars 2019, la revue a publié une correction. Le titre a changé, l’article se présente comme une étude de perceptions parentales, et il précise que la ROGD n’est pas un diagnostic. Les données n’ont pas été retirées. En 2021, la Coalition for the Advancement and Application of Psychological Science a demandé l’abandon du terme en clinique. Plusieurs dizaines d’organisations ont soutenu cette position, dont l’American Psychological Association.
Le récit parental garde pourtant une valeur. Il renseigne sur ce que la famille a perçu, et sur le moment où elle l’a perçu. C’est le point de départ de toute démarche pour repérer une transidentité chez un enfant. Il ne se confond pas avec la chronologie vécue par le jeune lui-même.
Données cliniques et enquêtes de population : un lien nul ou négligeable
Les adolescents suivis dans des cliniques canadiennes
Greta Bauer et l’équipe canadienne Trans Youth CAN ont testé l’hypothèse avec des données d’adolescents. L’échantillon réunit 173 jeunes de moins de 16 ans vus dans 10 cliniques, et les résultats ont paru en 2022 dans le Journal of Pediatrics. Si la ROGD existait comme voie distincte, une prise de conscience récente de son genre irait avec plus d’amis en ligne et d’amis trans. Elle irait aussi avec davantage de troubles psychiques. Aucune de ces associations n’est apparue dans le sens prévu. La prise de conscience récente allait même avec une anxiété plus faible.

Les lycéens américains de l’enquête YRBS
Scott Semenyna et Christopher Ferguson ont croisé temps d’écran et identification trans dans l’enquête fédérale sur les comportements à risque des lycéens. Les deux auteurs ne partaient pas de la même intuition. Ils ont fixé avant l’analyse le seuil d’un effet pertinent : une corrélation de 0,10, soit un rapport de cotes de 1,44.
- ✓Floride, 2019 et 2021 : 9 055 élèves, dont 1,5 % se déclarent trans. Le temps d’écran y est lié avec un rapport de cotes de 1,13. Le résultat est significatif, très en dessous du seuil.
- ✓Échantillon national, 2023 : 9 581 élèves, dont 3,0 % se déclarent trans. Aucun lien d’ensemble n’apparaît avec la fréquence d’usage des réseaux (0,94).
- ✓Chez les élèves de sexe féminin à la naissance, en 2023, un usage intense allait avec une probabilité un peu plus faible de se déclarer trans (0,88). C’est l’inverse de la prédiction.
Le premier résultat, souvent cité comme « significatif », se lit mieux en part de variation expliquée. Une corrélation de 0,03 élevée au carré donne 0,0009, ce qui signifie que le temps d’écran rend compte de moins de 0,1 % des différences d’identification observées entre les élèves interrogés. Le seuil choisi par les auteurs aurait représenté 1 %, soit onze fois plus. Les auteurs demandent de tempérer les affirmations sur une contagion généralisée. Ils ne considèrent pas l’hypothèse comme réfutée.
Sex-ratio des jeunes trans : quand une proportion monte alors que les effectifs baissent
L’argument le plus fréquent en faveur d’une contagion repose sur la part croissante d’adolescents assignés fille dans les consultations. Jack Turban et ses coauteurs ont vérifié cette répartition dans l’enquête YRBS de 16 États. Leurs résultats ont paru en 2022 dans Pediatrics :
- ✓2017 : 2 161 jeunes trans ou de genre divers sur 91 937 élèves (2,4 %), avec 1,47 adolescent assigné garçon pour 1 assignée fille ;
- ✓2019 : 1 640 sur 105 437 élèves (1,6 %), avec un rapport de 1,16 pour 1.
Le rapport se rapproche bien des filles assignées, et c’est en recalculant les effectifs à partir de ces rapports que la lecture change. La part d’élèves assignées fille qui se déclarent trans passe d’environ 0,95 % à 0,72 % des répondants, soit une baisse d’un quart. Celle des garçons assignés passe d’environ 1,40 % à 0,84 %, en recul de 40 %. Le rapport bouge parce que le second groupe diminue plus vite que le premier, qui n’augmente à aucun moment entre les deux vagues de l’enquête. Un indicateur de proportion peut donc évoluer dans le sens d’une contagion alors que le phénomène supposé recule en nombre.
Cette mesure a ses détracteurs. Le questionnaire demandait « quel est ton sexe ? » sans préciser s’il s’agissait du sexe assigné. Des critiques publiées notamment dans City Journal estiment que des jeunes ont pu répondre avec leur identité de genre.
Une prédominance qui ne concerne pas que les jeunes trans
Claire Vandendriessche et David Cohen ont exploité l’enquête européenne LGBTI de 2019, conduite dans 30 pays par l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne. Parmi les répondants de 15 à 17 ans, 80 % des jeunes trans sont assignés fille. La même prédominance existe chez les jeunes lesbiennes, gays et bisexuels cisgenres du même âge : 65 % sont assignées fille. Une contagion propre à la transidentité n’explique pas ce second chiffre.
À âge de prise de conscience égal, les personnes trans assignées garçon révèlent leur identité 4,67 ans plus tard que les personnes trans assignées fille. Chez les LGB cisgenres, l’écart n’atteint qu’un quart d’année. Il se creuse dans les pays dont les lois protègent moins les personnes LGBT. Une étude de 2025 porte sur 3 947 dossiers de cliniques de Melbourne et d’Amsterdam, ouverts entre 2016 et 2019. Elle décrit le même basculement selon l’âge :
- ✓avant 10 ans, une majorité d’enfants assignés garçon ;
- ✓entre 10 et 19 ans, une majorité d’adolescents assignés fille ;
- ✓après 20 ans, de nouveau une majorité de personnes assignées garçon.
Ses auteurs y voient l’effet d’une transphobie plus forte envers les adolescentes trans, qui retarde leur demande de soins.
Les résultats qui soutiennent une influence et leur portée
Plusieurs travaux restent compatibles avec une influence sociale, au moins pour une partie des jeunes. Leur poids dépend de ce qu’ils mesurent réellement :
- ✓Vandendriessche et Cohen trouvent qu’environ 30 % des adolescents transmasculins révèlent leur identité dans l’année qui suit leur prise de conscience. Ce groupe utilise plus souvent les réseaux. Les auteurs parlent d’un soutien mitigé à l’hypothèse, car l’association ne s’accompagne d’aucune dégradation de santé.
- ✓La Cass Review, rendue en avril 2024 au service de santé anglais, ne retient pas d’explication simple à la hausse des demandes. Pour certains jeunes, une détresse liée à l’adolescence, aux réseaux sociaux et aux risques en ligne peut selon elle prendre la forme d’une détresse de genre. Plusieurs organisations médicales hors du Royaume-Uni ont critiqué sa méthode.
- ✓En France, des cliniciens de l’Observatoire La Petite Sirène, dont Céline Masson, ont analysé un groupe de 26 adolescents dans L’Évolution psychiatrique en 2023. Ils relient la hausse des demandes aux réseaux sociaux et proposent le terme de « transidentification ». Il s’agit d’une série clinique, sans mesure comparée de l’exposition.
- ✓En octobre 2025, le politiste Eric Kaufmann a analysé l’enquête de la fondation FIRE auprès d’étudiants américains. La part se déclarant d’un genre autre qu’homme ou femme passe de 6,8 % en 2022 et 2023 à 3,6 % en 2025. Le rapport n’a pas été relu par des pairs, et l’échantillon n’est pas probabiliste.
Ce dernier chiffre représente une baisse de 47 % en deux ans. Eric Kaufmann y voit la marque d’influences sociales, tout en reliant une partie du recul à une meilleure santé mentale des étudiants depuis la période de la pandémie de Covid-19. Christopher Ferguson a fait valoir que l’usage des réseaux n’a pas diminué dans le même temps. Un facteur resté stable explique mal, à lui seul, une hausse puis une chute aussi rapides. Une même courbe sert ainsi deux lectures opposées.
Soutien et harcèlement : deux effets mesurés en même temps
Les études qui interrogent les jeunes trans eux-mêmes décrivent un usage à double tranchant. L’équipe de Hambourg a comparé 114 adolescents suivis pour dysphorie de genre à la population générale allemande. Leur temps en ligne était comparable : environ 4,2 heures par jour sur internet, dont 2,8 heures sur les réseaux. Tous y avaient cherché des informations sur la transidentité.
- ✓60 % s’étaient servis d’internet pour expérimenter leur identité de genre.
- ✓31 % l’avaient utilisé pour préparer leur coming out.
- ✓45 % avaient reçu du soutien en ligne, et 48 % y avaient subi du cyberharcèlement.
Le rapport américain de Hopelab et de la Born This Way Foundation va dans le même sens. Il repose sur une enquête menée en août et septembre 2024. 42 % des répondants trans jugent les communautés en ligne importantes au début de leur questionnement, contre 32 % des jeunes LGBQ+ cisgenres. 47 % se sentent « très en sécurité » pour exprimer leur identité en ligne, contre 7 % en personne. Le recrutement par publicités sur les réseaux surreprésente toutefois les jeunes déjà actifs en ligne.
En France, SOS homophobie a recensé 1 771 cas de LGBTIphobie en 2025, dans son rapport publié en 2026. La haine en ligne représente 11 % des cas et se place au troisième rang des contextes recensés. L’association relie cette évolution aux changements de modération sur les grandes plateformes, et elle a quitté X début 2025. Ces chiffres reposent sur des témoignages volontaires et ne mesurent pas une prévalence.
En France, 2,2 % de jeunes adultes en minorité de genre et aucune mesure du lien
La donnée française la plus récente vient de l’enquête statistique ENVIE 2023, menée auprès de 10 021 jeunes de 18 à 29 ans en France métropolitaine. Le sociologue Mathieu Trachman l’a exploitée en 2026 dans la revue Agora débats/jeunesses. 2,2 % des répondants appartiennent à une minorité de genre :
- ✓0,5 % se déclarent trans, soit environ 50 répondants ;
- ✓1,7 % se déclarent non binaires, soit environ 170 répondants.
Avec des effectifs de cette taille, un croisement fin produirait des sous-groupes de quelques personnes. L’intensité d’usage, la plateforme et l’âge de la révélation ne peuvent pas être analysés ensemble. Aucune étude française en population générale mesurant le lien entre usage des réseaux et identification trans n’est apparue dans nos recherches.
Un sujet déjà inscrit dans le débat parlementaire
En mars 2024, un groupe de travail de sénateurs LR conduit par Jacqueline Eustache-Brinio a publié « La transidentification des mineurs ». Le rapport dépasse 340 pages et s’appuie sur 67 auditions. Il met en avant l’influence des réseaux sociaux et des pairs. Il a débouché sur une proposition de loi sénatoriale, adoptée par le Sénat en mai 2024. Les sénateurs de gauche en ont contesté le fondement scientifique.
Quatre erreurs de lecture fréquentes
Les mêmes confusions reviennent souvent dans les articles grand public, qu’ils défendent ou rejettent l’idée d’une contagion. Elles faussent la lecture des chiffres présentés plus haut :
- 1Confondre corrélation et cause. Un usage plus intense chez des jeunes trans peut venir de la recherche d’informations et de soutien. Le questionnement existait alors avant l’usage. Les deux équipes qui ont mesuré cet usage signalent ce sens inverse possible. Seul un suivi des mêmes jeunes dans le temps permettrait de départager les deux lectures.
- 2Confondre proportion et effectif. Une part croissante d’adolescentes assignées fille parmi les jeunes trans peut coexister avec une baisse de leur nombre. Le recalcul des données de 2017 et 2019 le montre.
- 3Confondre « significatif » et « important ». Sur 9 000 élèves, un rapport de cotes de 1,13 passe le test statistique. Il explique pourtant moins de 0,1 % des écarts.
- 4Confondre deux sens du mot « rapide ». Dans l’étude de 2018, il désigne la perception des parents. Dans l’étude canadienne, il renvoie à la date où l’adolescent dit avoir pris conscience de son genre. Les deux chronologies peuvent différer de plusieurs années.
Ce que ces données changent pour un parent

Les résultats disponibles ne permettent pas de prédire l’évolution d’un enfant donné. Ils fournissent quelques repères pratiques :
- ✓Le temps passé en ligne ne constitue pas un indicateur fiable d’un questionnement « induit ». Les adolescents suivis à Hambourg passaient autant de temps en ligne que leurs pairs.
- ✓La qualité des contenus compte davantage que leur volume. La Cass Review note que les jeunes privilégient les comptes de témoignage, faute de sources qu’ils jugent fiables.
- ✓Couper l’accès retire aussi une source de soutien. Les jeunes trans interrogés aux États-Unis se sentent bien plus en sécurité en ligne qu’en personne.
- ✓Le cyberharcèlement touche près d’un adolescent trans sur deux dans l’échantillon allemand. Le 3018, numéro national gratuit et confidentiel de l’association e-Enfance, répond aux jeunes et aux parents tous les jours de 9 h à 23 h.
- ✓Une révélation qui paraît soudaine à la famille peut correspondre à un questionnement ancien chez l’adolescent. Dans l’étude canadienne, une prise de conscience récente n’allait ni avec plus d’amis en ligne ni avec plus de troubles.
- ✓Les groupes de parole entre parents permettent de confronter ce que chacun observe chez son enfant, loin des débats publics.

Ce qui reste à établir
Aucune étude n’a encore suivi des enfants avant tout questionnement, puis l’évolution de leur identité. Il faudrait aussi mesurer les contenus consultés, pas seulement le temps d’écran. Les enquêtes disponibles sont transversales et leurs mesures d’usage restent grossières. La France ne dispose pas de données propres sur la question. En l’état, l’hypothèse d’une contagion par les réseaux sociaux n’est ni démontrée ni définitivement écartée. Les données accumulées depuis 2018 ne soutiennent pas l’idée d’un effet massif. Elles documentent en revanche le double rôle des plateformes, entre soutien et exposition au harcèlement.
