Transidentité dans les médias: pourquoi le traitement pèche en France

Le traitement de la transidentité dans les médias en France pèche pour des raisons mesurables. La seule étude chiffrée disponible, menée par l’Association des journalistes LGBTI (AJL), a examiné 434 articles publiés entre août et novembre 2022. À peine plus de la moitié (55,4 %) respectent les personnes trans et un quart contiennent des erreurs majeures. Le problème ne vient pas d’une ignorance générale et se concentre dans quelques formats, quelques titres et quelques thèmes, surtout les enfants trans.

Trois mécanismes expliquent pourquoi: les personnes trans sont rarement interrogées, le sujet arrive par la polémique plutôt que par l’information et le vocabulaire courant a pris dix ans de retard sur le droit et la médecine. Cet article décompose ces chiffres, refait les calculs absents des résumés de presse et signale ce qui reste inconnu en septembre 2026.

434 articles passés au crible: ce que l’étude de l’AJL mesure vraiment

L’étude « Transidentités: de l’invisibilisation à l’obsession médiatique » a été publiée par l’AJL le 22 février 2023. Elle a suivi pendant seize semaines, du 17 août au 30 novembre 2022, les sites de 21 médias nationaux choisis selon leur audience ACPM. Chaque article citant explicitement les transidentités a reçu une note: bonne qualité, à améliorer ou erreurs majeures.

La grille d’évaluation

La grille compte huit critères, dont les premiers relèvent du métier: bons pronoms, bon prénom, absence de mégenrage. Elle vise aussi le morinom, ce prénom de naissance abandonné que l’anglais appelle « deadname ». Les critères suivants portent sur le cadrage. Ils repèrent l’instrumentalisation des personnes trans, l’opposition entre femmes trans et femmes cisgenres et le récit du danger pour les enfants. Le panel couvre des titres très différents.

  • presse quotidienne: Le Monde, Le Figaro, Libération, Le Parisien, La Croix, Les Echos, L’Équipe, 20 Minutes;
  • hebdomadaires et magazines: L’Obs, L’Express, Le Point, Marianne, le JDD, Gala, Voici;
  • audiovisuel et pure players: BFMTV, CNews, Europe 1, France Bleu, France Info, HuffPost.

Les résultats clés

Indicateur (corpus 2022) Valeur publiée En nombre d’articles
Articles de bonne qualité 55,4 % environ 241
Articles « à améliorer » 18,9 % 82
Articles avec erreurs majeures 25,3 % 110
Transidentité comme sujet principal 22,6 % 98
Au moins une personne trans interviewée 20,9 % environ 91
Au moins une figure rhétorique antitrans 34,7 % environ 151
Femmes trans opposées aux femmes cisgenres 13,1 % 57
Dépêches AFP reprises 23,5 % 102

Les nombres arrondis sont recalculés à partir des pourcentages publiés. Les trois catégories de qualité totalisent 99,6 %, l’écart venant des arrondis. Plus de trois articles sur quatre évoquent les personnes trans sans en faire le sujet: une remarque en passant, une citation ou une polémique. Les polémiques dictent d’ailleurs le calendrier: l’affiche du Planning familial génère 42 articles, soit près d’un dixième du corpus. J.K. Rowling en suscite 20 et le débat sur Miss France 2023 en suscite 18.

« Un article sur quatre antitrans »: trois chiffres que la presse confond

traitement médiatique transidentité

Résultats de l’étude de l’AJL sur 434 articles publiés en 2022.

La formule a circulé dans toute la presse en février 2023, alors qu’elle agrège trois mesures distinctes dont la confusion change la lecture du problème.

  • 25,3 %: la part d’articles classés en erreurs majeures, soit 110 textes. L’AJL résume ce chiffre par « un sur quatre antitrans ».
  • 34,7 %: la part d’articles qui mobilisent au moins une figure rhétorique antitrans, soit environ 151 textes. Un article peut citer une rhétorique pour la réfuter.
  • 36 sur 52: 52 articles donnent la parole à des personnes transphobes. Seuls 16 citent aussi une personne trans. Les 36 autres, soit 69 %, laissent cette parole sans contrepoint.

La différence entre 151 et 110 fournit un plancher. Quelle que soit la répartition exacte, au moins 41 articles citent un argument antitrans sans être classés en erreur majeure. Les textes hostiles ne résument donc pas le problème: des textes neutres en apparence reprennent aussi le cadrage adverse comme point de départ.

Un média peut éviter toute erreur de pronom et installer malgré tout l’idée que l’existence des personnes trans relève d’une controverse. La grille de l’AJL capte ce second effet avec l’indicateur rhétorique, que les résumés de presse consultés ont laissé de côté.

Sans les dépêches AFP, la part d’articles corrects tombe à 49 %

Près d’un article sur quatre du corpus est une dépêche de l’Agence France-Presse reprise telle quelle: 102 sur 434. L’étude isole cet effet: 78 dépêches sur 102 sont de bonne qualité, soit 76,5 %. Hors AFP, le taux de bonne qualité descend à 49 % et celui des erreurs majeures monte à 31,5 %.

Le calcul refait

Appliqués aux 332 articles rédigés par les rédactions elles-mêmes, ces taux donnent environ 163 articles corrects et 105 articles avec erreurs majeures. Il reste donc à peine 5 erreurs majeures pour l’AFP, soit 110 moins 105. Une vingtaine de dépêches seraient simplement « à améliorer ». Le total recalculé des articles corrects, 163 plus 78, atteint 241 et retombe sur les 55,4 % publiés, ce qui confirme la cohérence interne de l’étude.

Ce que le calcul révèle

Une agence dotée d’un guide de style commun commet environ 5 % d’erreurs majeures. Les rédactions en commettent 31,5 %, soit six fois plus en proportion. Le chiffre global de 55,4 % flatte donc les médias: il mesure en partie le travail de l’AFP, reproduit à l’identique sur des dizaines de sites. Quand une rédaction réécrit elle-même le sujet, la qualité baisse nettement.

Tribunes et chroniques: 60,9 % des textes d’opinion jugés de mauvaise qualité

Les textes d’opinion ne pèsent que 38 articles sur 434, soit 8,7 % du corpus. Leur taux d’échec dépasse pourtant tout le reste, avec 14 tribunes sur 23 classées en mauvaise qualité, soit 60,9 %. Le format peut expliquer une partie du résultat, une tribune n’étant pas toujours soumise à la même vérification qu’un article d’information.

Un titre pèse plus d’un tiers des erreurs

Le Figaro publie à lui seul 70 articles du corpus, soit 16,1 % des textes étudiés, plus que tout autre média. 57 % de ces articles sont jugés de mauvaise qualité, soit environ 40 textes, dont la totalité des six tribunes du quotidien. Dans 25 de ces 70 articles, l’auteur interviewe des personnes ouvertement transphobes.

Rapporté aux 110 erreurs majeures de l’étude, environ 36 % des erreurs majeures viennent d’un seul titre. Sans Le Figaro, la part d’erreurs majeures tomberait de 25,3 % à environ 19 %, soit 70 articles sur 364. L’AJL relève d’autres taux élevés sur des volumes plus faibles: 60 % de mauvaise qualité pour L’Express et 50 % pour le JDD.

  • HuffPost: 93 % de bonne qualité, 13 articles sur 32 avec une personne trans interviewée;
  • Libération: 80 % de bonne qualité, 10 articles sur 42 avec une parole trans;
  • 20 Minutes: 77 % de bonne qualité, un tiers des articles avec une parole trans.

Même chez les meilleurs élèves, la parole des personnes concernées reste minoritaire. La qualité formelle progresse plus vite que l’accès au micro.

Les enfants trans, argument mobilisé dans 72 articles sur 434

transidentité médias France

Pour les familles, chaque article sur un enfant trans se lit de près.

L’argument de la protection de l’enfance apparaît dans 72 articles, soit 16,6 % du corpus. Pour une association de parents, c’est le chiffre le plus parlant: les mineurs trans sont devenus le terrain principal du débat, alors qu’ils sont les moins en mesure d’y répondre publiquement.

Une actualité politique qui entretient le sujet

Après la période étudiée, l’actualité institutionnelle a nourri ce cadrage. La sénatrice Jacqueline Eustache-Brinio a porté une proposition de loi sur la prise en charge des mineurs en questionnement de genre. Le Sénat l’a adoptée le 28 mai 2024, puis l’a transmise à l’Assemblée nationale. Le texte des sénateurs LR encadre notamment les bloqueurs de puberté et interdit les traitements hormonaux avant 18 ans.

Le 13 décembre 2024, la Haute Autorité de santé a publié un communiqué inhabituel. La veille, un article de presse avait révélé un document de travail confidentiel sur les parcours de transition, encore soumis à un groupe de lecture. La HAS a déploré son instrumentalisation à des fins polémiques et rappelé son caractère provisoire. Ses recommandations finales, publiées le 18 juillet 2025, ne concernent que les adultes. Faute de données suffisamment robustes et de consensus, la HAS traite à part les moins de 18 ans.

Ce que le cadrage produit

  • un enfant trans présenté comme un risque plutôt que comme une personne à écouter;
  • des parents décrits comme influencés ou négligents, rarement interrogés;
  • des documents de travail cités comme des décisions.

Un vocabulaire en retard de dix ans sur le droit et la médecine

transidentité médias vocabulaire

Mégenrage et morinom se corrigent d’abord en rédaction.

Une grande partie des erreurs relevées tient au lexique. L’étude cite le mégenrage, le morinom et l’emploi du mot « transsexuel », ainsi que la confusion entre orientation sexuelle et identité de genre. Ces fautes ne relèvent pas d’une opinion: elles contredisent des textes en vigueur depuis des années, ce que la plupart des analyses du sujet omettent de rappeler.

Formule fréquente Problème Ce que disent le droit ou la médecine
« Il a changé de sexe » (pour une femme trans) Mégenrage et réduction à la chirurgie Articles 61-5 et 61-6 du Code civil (loi du 18 novembre 2016): l’absence de traitement, d’opération ou de stérilisation ne peut motiver un refus de changement de sexe à l’état civil
« Transsexuel », « trouble de l’identité » Vocabulaire psychiatrique daté Retrait des affections psychiatriques de longue durée par le décret de février 2010; sortie des troubles mentaux dans la CIM-11 de l’OMS, en vigueur depuis le 1er janvier 2022
« Né homme », prénom de naissance entre parenthèses Morinom, sans intérêt informatif dans la quasi-totalité des cas Décision-cadre 2025-112 de la Défenseure des droits (17 juin 2025): respect de la civilité souhaitée indépendamment de la mention de sexe
« Diagnostic » de transidentité Présente l’identité comme une pathologie à confirmer HAS, 18 juillet 2025: pas d’évaluation psychiatrique spécifique de l’identité de genre

« L’identité de genre ne doit pas faire l’objet d’une évaluation psychiatrique spécifique. »

Haute Autorité de santé, recommandations du 18 juillet 2025

Les termes justes sont stables et documentés: femme trans, homme trans, personne non binaire, transition sociale, transition médicale. Un lexique de la transidentité suffit à éviter la majorité des fautes relevées par l’étude. Une partie du retard vient de la reprise de sources policières ou judiciaires, qui désignent les personnes selon l’état civil.

Faits divers et plateaux: le mégenrage jusqu’à une intervention de l’Arcom

transidentité médias télévision

Dans l’étude de l’AJL, un article sur cinq seulement cite une personne trans.

Le fait divers est le format où le mégenrage fait le plus de dégâts, parce que la personne concernée ne peut plus rectifier. Le cas le plus récent date de 2026. Le 6 mai, l’Arcom a adopté une intervention visant un numéro de « Faites entrer l’accusé », diffusé le 6 octobre 2024 sur RMC Découverte. La décision a été rendue publique le 19 juin 2026.

Ce que le régulateur a reproché

  • une corrélation implicite entre transidentité et prostitution, jugée susceptible de véhiculer des stéréotypes sexistes;
  • l’emploi systématique du masculin pour désigner une victime, femme trans, malgré sa transition;
  • le rappel qu’une personne transgenre doit être désignée par une civilité conforme au genre revendiqué, comme le recommande la Défenseure des droits.

Le mécanisme se répète dans la presse écrite: la source policière ou judiciaire utilise l’état civil, le journaliste reprend le procès-verbal et le prénom de naissance finit dans le titre. L’information pertinente disparaît derrière une information sans intérêt: une femme a été tuée et le lecteur retient son ancien prénom.

Un réflexe ancien

Le divertissement suit la même pente depuis longtemps. Le 30 mars 2018, l’émission « Salut les terriens » sur C8 recevait Trystan Reese, homme trans devenu père après une grossesse. Un bandeau le désignait comme « la maman ». Huit ans plus tard, l’intervention de l’Arcom vise une faute de même nature, dans un autre genre de programme.

Arcom: 19 mois de délai et un texte pensé pour l’image des femmes

L’intervention visant RMC Découverte illustre les limites de la régulation. Entre la diffusion du 6 octobre 2024 et la décision du 6 mai 2026, il s’est écoulé 19 mois. La mesure prise est une intervention auprès de l’éditeur, sans sanction. Sa base juridique, l’article 3-1 de la loi du 30 septembre 1986, charge l’Arcom de veiller à l’image des femmes et de lutter contre les stéréotypes sexistes.

Une protection par ricochet

Depuis une ordonnance de décembre 2020, l’article 15 de la même loi interdit l’incitation à la haine à raison de l’identité de genre. Le mégenrage et les stéréotypes restent en deçà de ce seuil. La décision protège donc une femme trans au titre des stéréotypes sexistes, un fondement qui ne couvre ni les hommes trans ni les personnes non binaires. La presse écrite et les sites d’information échappent par ailleurs à l’Arcom. Seul le droit pénal de la presse s’y applique, en cas d’injure ou de provocation à la haine.

Les associations saisissent le régulateur depuis des années. En octobre 2022, M6 diffusait « Trans, uniques en leur genre », suivi d’un débat en plateau. SOS homophobie rappelait alors que les droits des personnes trans ne sont « ni une opinion, ni un divertissement ». Son rapport publié en 2026 attribue 27 % des 1 771 cas de LGBTIphobies recensés en 2025 à la transphobie, soit environ 480 situations.

Ce qu’un article correct fait, point par point

Le guide « Informer sans discriminer » de l’AJL sert de référence à la grille de l’étude. Sa logique tient en quelques règles simples, que n’importe quel lecteur peut vérifier, y compris un parent qui découvre un article sur un enfant trans.

  • la personne est désignée par son prénom et son genre actuels, sans prénom de naissance entre parenthèses;
  • la transidentité n’est mentionnée que si elle a un rapport avec l’information;
  • au moins une personne trans ou un soignant spécialisé est interrogé quand le sujet porte sur les personnes trans;
  • une affirmation sur les traitements renvoie à un texte daté (HAS, loi, décision de justice) et non à une fuite;
  • un débat n’oppose pas une personne concernée à un militant hostile comme deux « avis » équivalents;
  • l’image d’illustration ne réduit pas la personne au maquillage, au miroir ou à la seringue d’hormones.

Ces critères laissent toute la place à la critique, à l’enquête et à la controverse scientifique. Ils excluent seulement ce qui est faux ou blessant sans rien apporter à l’information. Sur un sujet de santé, le travail continue avec les idées reçues répandues que les articles reprennent sans vérification.

Ce que les chiffres ne disent pas encore en septembre 2026

La limite principale tient à la date des données: l’étude de l’AJL porte sur un corpus de 2022 et aucune mesure comparable n’a été publiée depuis. Plusieurs événements ont pourtant fortement exposé le sujet entre-temps.

  • la proposition de loi sénatoriale sur les mineurs, adoptée en mai 2024;
  • la campagne d’affichage de l’essai « Transmania », retirée des panneaux parisiens en avril 2024;
  • la fuite du document de travail de la HAS en décembre 2024.

Les angles morts

  • la télévision et la radio: l’étude ne couvre que des articles écrits en ligne, alors que plusieurs épisodes récents concernent des plateaux;
  • la presse régionale, absente du panel des 21 médias nationaux;
  • l’évolution dans le temps: impossible de dire si la part de 55,4 % a progressé ou reculé depuis 2022;
  • les réseaux sociaux, où SOS homophobie situe 11 % des cas recensés en 2025.

Ces trous n’invalident pas le diagnostic. Ils interdisent seulement de présenter les pourcentages de 2022 comme un état des lieux actuel, ce que font les cinq articles les mieux classés sur le sujet. Pour les familles, la conséquence est concrète. Face à un article sur un enfant trans, les critères de la liste précédente restent plus fiables qu’une statistique vieille de quatre ans.

Article rédigé par l’équipe de Grandir Trans, association nationale de parents d’enfants trans. Données vérifiées à cette date.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *