Petite Fille, documentaire de Sébastien Lifshitz diffusé sur Arte le 2 décembre 2020 puis sur Netflix le 15 mars 2021, a changé le regard sur l’enfance trans. Sans voix off, il montre le quotidien de Sasha, 7 ans, assignée garçon à la naissance. Le film fait passer la question du « caprice » à celle d’une dysphorie de genre diagnostiquée à l’hôpital, à laquelle répond une transition uniquement sociale, sans aucun traitement médical. Ce déplacement a produit deux effets opposés. Il a offert une visibilité inédite en France, avec 1,375 million de téléspectateurs le soir de la première diffusion. Il a aussi servi de cible à une opposition organisée dès février 2021, qui en a contesté la lecture.
1,375 million de téléspectateurs en un soir, quatorze fois le public en salle d’Adolescentes
Le parcours de diffusion explique une partie de l’effet. Présenté à la Berlinale le 22 février 2020, dans la section Panorama, le film passe ensuite par le Festival du film indépendant de Bordeaux. Sa première exposition au grand public français se fait à la télévision, en prime time.
| Date | Étape | Donnée vérifiée |
|---|---|---|
| 22 février 2020 | Première mondiale, Berlinale (Panorama) | Durée 1 h 25 |
| Décembre 2020 | Prix du cinéma européen, meilleur son | Attribué à Yolande Decarsin |
| 2 décembre 2020, 20 h 55 | Diffusion sur Arte | 1 375 000 téléspectateurs, 5,3 à 5,7 % de part d’audience |
| 15 mars 2021 | Arrivée sur Netflix France | Quatre mois après Arte |
| Septembre 2026 | Location et achat en vidéo à la demande | Absent de l’offre Netflix France au relevé JustWatch |
La part d’audience varie de 5,3 à 5,7 % d’un relevé à l’autre, pour un même nombre de téléspectateurs. Le même soir, Le Meilleur Pâtissier sur M6 réunissait 3,05 millions de personnes. Petite Fille a donc capté environ 45 % du public du programme arrivé en tête. La part d’audience annuelle d’Arte en 2021 était de 2,9 %.
Le calcul qui mesure l’écart avec une sortie en salle
Le précédent film de Lifshitz, Adolescentes, sorti en salle le 9 septembre 2020, a totalisé 95 342 entrées en France et reçu trois César. En divisant 1 375 000 par 95 342, on obtient un rapport d’environ 14,4. Une seule soirée d’Arte a touché quatorze fois plus de personnes qu’une sortie en salle comparable, trois mois plus tôt. Les visionnages en replay puis sur Netflix s’ajoutent à ce total. AlloCiné évoque un public comparable en replay sans chiffre détaillé.
Sasha à 7 ans – une transition sociale, sans aucun traitement médical
La confusion la plus répandue autour du film concerne la médecine. Le documentaire ne montre ni hormones ni chirurgie. Sasha est prépubère pendant tout le tournage, qui a duré un an. Ce qui est montré relève de la transition sociale, c’est-à-dire du prénom, des vêtements, des cheveux et de la manière dont l’entourage s’adresse à l’enfant.
Ce que fait réellement la consultation à l’hôpital Robert-Debré
Le moment pivot est une consultation à Paris avec la pédopsychiatre Anne Bargiacchi. Elle pose le diagnostic de dysphorie de genre. Elle rassure aussi la mère, qui se demande si son désir d’une fille pendant la grossesse a joué un rôle. La réponse de la médecin écarte cette culpabilité. Elle rédige ensuite un certificat dans lequel elle parle de Sasha au féminin, document qui servira face à l’école.
- Diagnostic posé par un service hospitalier de pédopsychiatrie, à Paris
- Certificat médical destiné à l’établissement scolaire
- Bloqueurs de puberté évoqués comme une option future, au moment de la puberté
- Aucun traitement prescrit pendant le tournage

Cette distinction a une conséquence directe sur la lecture du film. Depuis 2022, les débats publics portent surtout sur les traitements hormonaux des adolescents, alors que Petite Fille parle d’une enfant de 7 ans et de son droit à être appelée par son prénom. Lifshitz a résumé sa méthode dans un entretien accordé à Têtu en novembre 2020.
Évidemment, une enfant de 7 ans n’est pas dans le « discours ».
Sébastien Lifshitz, entretien à Têtu, novembre 2020
Le réalisateur ne demande donc pas à Sasha d’expliquer son identité. Il filme son corps, ses silences et ses gestes, notamment pendant les cours de danse où elle porte un costume différent de celui des autres filles.
L’école, hors champ, devient le principal obstacle de la famille
L’établissement scolaire de Sasha n’apparaît jamais à l’écran. Selon Lifshitz, l’école a envoyé une lettre d’avocat interdisant de filmer dans ses murs et de citer son nom. Pour l’équipe enseignante, le problème venait de la famille, qui aurait cédé à un caprice. Le réalisateur explique que le certificat de l’hôpital a changé la position de l’école.

Ce hors-champ transforme l’institution en mur. Le spectateur voit la mère, Karine, multiplier les démarches auprès de l’établissement. Il ne voit pas les enseignants, qui ont refusé d’être filmés. Le rapport de force devient lisible sans qu’un seul adulte de l’école soit mis en accusation nommément.
Un cas réel quelques mois plus tard
Début mars 2021, quelques jours avant l’arrivée du film sur Netflix, le procureur de Carpentras refuse de changer le prénom de Lilie. Elle a 8 ans et vit à Aubignan, dans le Vaucluse. Il réclame la preuve d’une modification irréversible du corps, ce qui est impossible chez une enfant prépubère. AlloCiné rapproche alors les deux histoires, signe que le film sert déjà de grille de lecture pour des situations réelles. Le détail des droits des jeunes trans en 2026, de l’état civil à l’école, dépasse le cadre du documentaire.
Trois déplacements du regard que le film a opérés
La critique de 2020 et 2021 a salué un film « nécessaire ». Au-delà de cette formule, trois changements concrets apparaissent quand on compare Petite Fille aux représentations françaises qui l’ont précédé.
- L’âge. Les récits trans les plus diffusés en France concernaient surtout des adultes, y compris Bambi, le portrait d’une artiste trans de cabaret que Lifshitz avait réalisé en 2013. Petite Fille place le sujet dans l’enfance, entre 7 et 8 ans. Des chercheuses trans nuancent cette nouveauté, comme on le verra plus bas.
- Le point de vue. Le film suit une famille unie, qui soutient l’enfant. Le conflit se joue avec les institutions, pas au sein du foyer, ce que la critique du Bleu du Miroir souligne comme un écart avec les récits trans tragiques.
- Le vocabulaire. « Dysphorie de genre » et « transidentité » apparaissent dans des critiques de titres grand public comme AlloCiné ou Slate, appliqués à une enfant de primaire.
Ces trois déplacements donnent aux parents un récit commun à montrer à des grands-parents ou à des enseignants. Le film ne remplace pas pour autant un accompagnement. Il ne montre pas non plus les erreurs que commettent souvent les proches les mieux intentionnés. Les parents qui cherchent comment soutenir un jeune trans y trouveront un exemple concret plutôt qu’une méthode.
La circulaire du 29 septembre 2021 ne cite pas le film
Plusieurs articles établissent un lien direct entre Petite Fille et la circulaire du ministère de l’Éducation nationale sur l’identité de genre à l’école. Le texte, signé par Jean-Michel Blanquer le 29 septembre 2021 et publié au Bulletin officiel n° 36 du 30 septembre, ne mentionne aucun film ni documentaire. Le lien relève du contexte de publication.
Ce que la circulaire prévoit
- L’usage du prénom choisi dans les documents internes (listes d’appel, cartes de cantine, espaces numériques), avec l’accord des deux parents pour un élève mineur
- Le prénom d’état civil maintenu pour les examens nationaux
- Des solutions pour les toilettes et les vestiaires, du lieu individuel aux horaires décalés
- Des formations inscrites dans les plans académiques et des référents identifiés
Le contexte immédiat de la circulaire est le suicide d’une lycéenne trans de 16 ans à Lille, en décembre 2020. En cas de détresse, le 3114, numéro national de prévention du suicide, répond gratuitement 24 h/24. Les deux événements ont nourri la même demande publique. La condition de l’accord des deux parents, qui figure dans la circulaire, correspond précisément à la situation de Sasha, dont les parents sont d’accord. Le texte ne règle pas le cas d’un enfant dont l’un des parents refuse, cas absent du film. Le rôle du prénom choisi reste donc suspendu à la famille, à l’école comme dans le documentaire.
Le même film a servi de point de départ à une opposition organisée
La visibilité a eu un revers. En février 2021, les psychanalystes Céline Masson et Caroline Eliacheff, avec Anna Cognet, lancent un appel qui donnera naissance à l’Observatoire de la Petite Sirène. Environ un tiers de ce premier texte est consacré à Petite Fille. Leur livre La Fabrique de l’enfant-transgenre, paru en janvier 2022, y revient dans un chapitre entier.

Les arguments avancés contre le film
Dès décembre 2020, Aurélie Charpentier-Libert, de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, publie une critique. Elle reproche au film d’assigner à Sasha un rôle politique avant qu’elle puisse formuler sa propre expérience. Elle critique aussi un diagnostic jugé trop rapide. L’Observatoire de la Petite Sirène défend l’interdiction des traitements médicaux pour les mineurs. Il reprend la théorie de la dysphorie de genre à apparition rapide, qui ne fait pas consensus dans la recherche.
Le 25 février 2022, l’Académie nationale de médecine publie un communiqué qui appelle à « une grande prudence médicale » chez l’enfant et l’adolescent. Elle recommande un accompagnement psychologique aussi long que possible et une décision prudente sur les bloqueurs, en réunion pluridisciplinaire. Ce texte porte sur les traitements, qui sont absents de Petite Fille. Il est pourtant cité dans les mêmes débats que le film.
Une critique venue aussi des chercheuses trans
L’opposition au film ne vient pas d’un seul côté. La sociologue des médias Karine Espineira, du laboratoire LEGS de l’université Paris 8, publie en 2020 dans la revue Contretemps une lecture critique. Elle relève que la parole des personnes trans politisées reste absente et que l’émotion prend la place d’une discussion sur les conditions de vie. Pour elle, l’autorité qui débloque la situation à l’école est une psychiatre, pas un droit.
En février 2023, dans un entretien publié par l’Association des journalistes LGBTI, Espineira et Alex Mahoudeau reviennent sur la période. Elles datent de 2019-2020 un changement de la couverture médiatique des jeunes trans. Selon elles, la présentation de Petite Fille comme un film fondateur efface une histoire française plus ancienne, connue des spécialistes. Elles décrivent aussi un retour de la pathologisation dans une partie de la presse à partir de 2019.
| Lecture | Porteurs principaux | Reproche ou apport central |
|---|---|---|
| Accueil favorable | Critique cinéma, presse généraliste et LGBT | Visibilité, pédagogie, famille qui soutient |
| Critique psychanalytique | Observatoire de la Petite Sirène, Institut psychanalytique de l’Enfant | Diagnostic trop rapide, enfant instrumentalisée |
| Critique sociologique trans | Karine Espineira, Alex Mahoudeau | Émotion au détriment du politique, médicalisation de la reconnaissance |
Ce qui est en suspens en septembre 2026
Six ans après la diffusion, le cadre qui concerne les enfants comme Sasha n’est pas fixé. Deux textes structurent la situation. Aucun n’est arrivé à son terme pour les mineurs.

La proposition de loi du Sénat
Le 28 mai 2024, le Sénat adopte par 180 voix contre 136 une proposition de loi de Jacqueline Eustache-Brinio. Le texte interdit les hormones croisées et la chirurgie avant 18 ans. Il réserve les bloqueurs de puberté à des centres de référence, après un délai de deux ans et un avis pluridisciplinaire. Les sanctions prévues vont jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende. Le texte est transmis à l’Assemblée nationale le 23 juillet 2024, puis renvoyé à la commission des affaires sociales. Il n’y a pas été adopté à la date de cet article.
Les recommandations de la Haute Autorité de santé
Le 18 juillet 2025, la HAS publie ses premières recommandations sur la transition de genre, limitées aux adultes. Elle explique traiter à part les moins de 18 ans, faute de données solides et de consensus. Une note de cadrage consacrée aux mineurs paraît le 5 mai 2026. La publication des recommandations finales est annoncée pour fin 2027.
- Transition sociale à l’école – cadre de la circulaire de 2021, toujours conditionné à l’accord des deux parents
- Bloqueurs de puberté – prescrits en milieu hospitalier, que le texte du Sénat, en attente à l’Assemblée, veut encadrer
- Recommandations nationales pour les mineurs – en préparation à la HAS, horizon fin 2027
Revoir Petite Fille en 2026 – où le trouver et ce qu’il ne dit pas
Au relevé du comparateur JustWatch en septembre 2026, le film n’apparaît plus dans l’offre Netflix France. Il est proposé en location dès 2,99 euros et à l’achat dès 5,99 euros sur plusieurs services de vidéo à la demande, dont la boutique d’Arte. La date exacte de son retrait du catalogue Netflix n’a pas été rendue publique.
Les limites du film comme outil
Petite Fille reste utile pour ouvrir une discussion en famille ou avec une équipe éducative. Il a aussi des angles morts qu’il vaut mieux connaître avant de le montrer.
- Une seule configuration familiale, avec deux parents d’accord et un accès rapide à un service hospitalier parisien
- Une enfant prépubère – le film n’éclaire ni la puberté ni les traitements
- Aucune parole de l’école, qui a refusé d’apparaître
- Un récit centré sur une transition de fille trans, sans garçon trans ni enfant non binaire

Sasha avait 7 ans au début du tournage. Elle est aujourd’hui adolescente. Son parcours après le film relève de sa vie privée. Le documentaire fixe un moment précis, celui où une famille obtient qu’une école appelle une enfant par son prénom. Rendu visible à plus d’un million de personnes en une soirée, ce moment a déplacé le regard. C’est aussi lui que ses opposants ont choisi de contester.
Rédaction – Grandir Trans, association nationale de parents d’enfants et d’adolescents trans. Article publié et mis à jour le 24 septembre 2026. Les données d’audience, de diffusion et de législation sont vérifiées à cette date.
